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02

juin

2013

Les calculs de puissance du Tour d'Italie 2013

Par Frédéric PORTOLEAU

Cette année, Vincenzo Nibali, récemment passé chez Astana, a tenu la dragée haute à ses principaux adversaires. Certains, comme Bradley Wiggins et Ryder Hesjedal, ont du renoncer, éprouvés par une météo particulièrement médiocre pour un mois de mai en Italie.

Les cols avec les portions utilisées pour les mesures de puissance :

Les cols avec les portions utilisées pour les mesures de puissance :
Les cols avec les portions utilisées pour les mesures de puissance

Les distances et les altitudes proviennent du site officiel du Tour d'Italie (données de très bonne qualité) ou de mesures sur cartes topographiques (cartes TABACCO pour l'Italie et IGN pour la France).

Les puissances mesurées (+/- 2% sauf le Galibier +/- 5%)

10ème étape ALTIPIANO DEL MONTASIO

10ème étape ALTIPIANO DEL MONTASIO

Le Colombien Rigoberto Uran remporte l'étape au sommet de l'Altipiano del Montasio dans les Alpes Juliennes. Après un gros travail de son équipe Sky sur le premier col, dans la vallée puis en début d'ascension, il démarre à 8,5 km du sommet. Derrière, Agnoli, coéquipier de Nibali, mène le train du peloton des favoris, mais n'ayant pas le potentiel d'un Kyrienka de la Sky, le peloton perd du temps. En 4 km, Uran creuse l'écart et possède une avance de 50s au moment d'aborder la partie la plus raide qui comporte un passage à 20%.

 

En fin d'ascension, Betancur parvient à s'extraire du groupe maillot rose mais il ne reprend que 30s à Uran. Wiggins et Scarponi sont distancés par Nibali.

 

Uran a développé l'équivalent de 415 watts étalon (6,04 w/kg) pendant 31 minutes. Les autres favoris du Giro sont à moins de 410 watts étalon. En raison de son faible poids, Pozzovivo a eu le meilleur rapport w/kg sur cette ascension. En cyclisme, le rapport w/kg n'est pas parfaitement corrélé avec la vitesse de déplacement en côte. L'aspiration (drafting) a joué un rôle dans le première partie de l'ascension, surtout quand Cataldo a mené sur un rythme soutenu à 23 km/h jusqu'à l'attaque d'Uran. Le gain de puissance est estimé à 4% pendant 6 minutes pour les coureurs abrités du vent. Les puissances moyennes sur l'ensemble du col tiennent compte de ce gain.

 

Francis Mourey, premier Français au classement général de ce Tour d'Italie, termine 20ème de l'étape avec une puissance moyenne estimée de 5,37 w/kg.

14ème étape JAFFERAU

10ème étape ALTIPIANO DEL MONTASIO
14ème étape JAFFERAU

Une étape courue entièrement sous la pluie et le froid. La montée de Sestrières a été supprimée du parcours pour cause de neige et les coureurs ont remonté le très long val de Susa jusqu'à Bardonecchia.

 

Santambrigio et Nibali ont été les plus rapides sur la dernière ascension de Jafferau en développant l'équivalent de 443 watts étalon 78 kg avec vélo (un peu plus de 6,4 w/kg) pendant 21min50s. Le temps a été mesuré avec une incertitude de 5s car le passage au pied du col n'a pas été montré sur les images (en différé) de la télévision Italienne.

 

Par précaution, une autre mesure a été effectué sur la fin de la montée (5,2 km de 1435m à 1908m). Le résultat obtenu pour Nibali et Santambrogio est identique : 443 watts en puissance étalon. De plus, une analyse complémentaire a été effectuée (temps intermédiaires tous les kilomètres) afin de s'assurer d'absence de coupure d'image.

 

La performance de Nibali (qui à laissé son compatriote gagner l'étape) et de Santambrgio est équivalente à celle des Espagnols Valverde, Rodriguez et Contador au col de la Gallina sur le Tour d'Espagne 2012. Nibali confirme son excellent début de saison. Il a franchi un cap et son niveau en montagne se rapproche des meilleurs (Froome, Contador, Rodriguez). Santambrogio étonne depuis le début de saison. A 28 ans, c'est la première fois qu'il se montre à ce niveau dans une étape de montagne d'un grand Tour. Il a peu de références sur les longs cols avant 2013. La puissance moyenne apparaît élevée mais la durée d'effort était de 22 minutes seulement et aucun véritable col ne fut gravi avant la montée finale.

 

La performance sur la montée sur Jafferau de Nibali tend à montrer que l'Italien a fait le choix d'une course tactique sans prise de risque à l'Altipiano del Montasio (407 watts étalon seulement). Il avait probablement les jambes pour suivre Rigoberto Uran mais il a préféré contrôler ses principaux adversaires.

 

Quelques performances mesurées depuis 2010 pour des efforts d'une durée similaire mais au cours d'étape avec plusieurs cols à gravir avant d'aborder la montée finale :

  • 437 watts étalon pour Sanchez au Tour de France 2010 au plateau de Bonascre.
  • 429 watts étalon pour Contador au Grossglokner au Tour d'Italie 2011.
  • 434 watts étalon pour Cobo sur la montée du col de Farrapona au Tour d'Espagne 2011
  • 431 watts étalon pour Froome, Nibali et Wiggins au col Peyresoude versant ouest au Tour de France 2012

 

Compte tenu du fait qu'il n'y avait pas de cols à gravir avant la montée de Jafferau, la performance de Nibali est proche de ce que l'on mesure depuis 2010 pour les meilleurs grimpeurs.

15ème étape COL DU GALIBIER

15ème étape COL DU GALIBIER

Le peloton a fait le choix d'escamoter le col du Mont Cenis gravi à allure réduite en début d'étape. La course entre les leaders s'est véritablement lancée à l'approche du col du Télégraphe. A l'avant dans l'échappée, Visconti part tout seul dans le Télégraphe et développe l'équivalent de 397 watts étalon (5,8 w/kg) pendant 33min. Il poursuit son effort dans le Galibier. Malgré un fort vent de face, la neige et le froid, il résiste pour remporter l'étape.

 

Sur le Télégraphe, le record de Contador et A. Schleck n'a pas été amélioré. Ils l'avaient escaladé en début de parcours lors de l'étape de l'Alpe d'Huez en 2011 en 30min26s à une puissance étalon de 443 watts (6,45 w/kg pour l'Espagnol). Le peloton des favoris, 40 coureurs au sommet du col, s'est contenté d'un rythme soutenu équivalent à 384 watts étalon.

Avec le vent de face sur les longues lignes droites avant Plan Lachat, le peloton des favoris a ralenti. Les leaders ont attendu les lacets de Plan Lachat avant d'accélérer. En raison du vent, l'estimation de puissance sur le Galibier n'est pas proposée sur la totalité de l'ascension. Sur la fin de parcours, le calcul apparaît possible mais avec une marge d'erreur plus élevée (5%). Betancur aurait, au conditionnel, produit un bel effort sur la fin du col avec l'équivalent de 412 watts étalon pendant 11min à une altitude moyenne supérieure à 2000m. Nibali a accéléré une fois mais sans pouvoir distancer ses adversaires.

 

Sur la totalité du Galibier, le meilleur temps de l'histoire est détenu par Maurizio Soler : 48 min (+/- 10s) en 2007 depuis le centre de Valloire. Marco Pantani avait pour sa part monté le Galibier en 48min20s en 1998.

15ème étape COL DU GALIBIER

18ème étape Contre la montre en côte POLSA

Vicenzo Nibali, au soir de la la 17ème étape est toujours leader de la course avec 1min26s d'avance sur son dauphin Cadel Evans. Le contre la montre en côte de Polsa, 20,6 km, doit lui permettre de creuser définitivement l'écart sur ses concurrents. L'Italien en profite et réalise une grande performance en devançant Samuel Sanchez de 58s. Evans, seulement 25ème de l'étape à 2min36s, perd toutes ses chances pour la victoire finale.

 

Nibali a développé respectivement sur les parties basses et hautes du parcours l'équivalent de 443 et 424 watts en puissance étalon. En puissance relative, l'estimation est de 6,47 puis 6,25 w/kg. Un scx (coefficient de pénétration dans l'air) de 0,29 a été choisi pour la partie basse et de 0,3 pour la partie haute (Nibali n'avait pas toujours les mains sur son prolongateur). Pour la partie haute, une correction a été apportée avec le vent de face.

18ème étape Contre la montre en côte POLSA
18ème étape Contre la montre en côte POLSA

Sur la totalité du parcours, la puissance moyenne de Nibali est inférieure à ce qu'il a produit sur les parties montantes. En effet, il y avait une zone de transition plate, puis technique avec quelques virages en descente. Sur le plat, les puissances développées sont en général inférieures et sur les passages techniques, quelques instants en roue libre sont nécessaires (puissance nulle). Sa puissance moyenne sur les 44 minutes du parcours est de l'ordre de 6,2 w/kg (+/- 5%).

 

Nibali réalise une grande performance. Si on compare les parties montantes, c'est mieux qu'Alberto Contador sur deux contre la montre en côte de 2008 et de 2011. En 2011, Alberto Contador avait remporté le " chronoscalata " du Giro sur les pentes de Nevagal en développant 6,3 w/kg sur la partie montante (20 minutes) d'un chrono d'une durée totale de 28min55s alors que Nibali s'était contenté ce jour là de 6 w/kg. Sur le Tour d'Espagne 2008, au col de Navacerrada, Contador avait développé 6,24 w/kg sur la partie montante d'un parcours d'une durée totale de 33 minutes.

20ème étape TRE CIME DI LAVAREDO

20ème étape TRE CIME DI LAVAREDO

En raison des mauvaises conditions météo (neige en altitude), la 19ème étape a été annulée et les principaux cols initialement prévus en début de la 20ème étape ont été supprimés. Les coureurs ne devaient gravir que le Passo Tre Croci à la sortie de Cortina d'Ampezza et la montée finale vers les Tre Cime de Lavaredo. Le groupe maillot rose a escaladé le passo Tre Croci sur un rythme équivalent à 372 watts étalon (de 5,5 à 5,6 w/kg).

 

A 4 km de l'arrivée, l'équipe Astana mène le rythme. Nibali est encore accompagné de 3 coéquipiers. L'Italien attaque à 3,4 km du sommet. A 2,8 km du sommet, il a distancé tous ses rivaux et dépasse Capecchi, dernier rescapé de l'échappée. Nibali remporte l'étape avec 17s d'avance sur Duarte et 19s sur Uran. Au classement général, Uran est maintenant second à 4min43s. Evans 3ème à 5min52s. Ce sera le classement final du Giro 2013.

 

20ème étape TRE CIME DI LAVAREDO

Nibali a développé l'équivalent de 418 watts étalon (6,04 w/kg) sur cette mythique montée des Tre Cime di Lavaredo. L'effort fut de courte durée (14min27s) mais à une altitude moyenne de 2090 m et par des conditions météo loin d'être idéales pour la pratique du cyclisme. Sur les 6,65 derniers kilomètres, Nibali a fait aussi bien que...Di Luca en 2007 (21min18s pour Nibali et 21min22s pour Di Luca). Les conditions météo étaient meilleures en 2007 (pas de neige et vent favorable) mais il fallait gravir plusieurs cols en début d'étape.

Bilan

Bilan

Le graphe ci dessus montre les performances de Nibali en w/kg en fonction du temps. La courbe rouge représenterait l'équivalent de son profil de puissance record dans la zone " seuil aérobie " (Pinot J, Grappe F. The "Power profile" for determining the physical capacities of a cyclist. Computer Methods in Biomechanics and Biomedical Engineering, 13 (S1): 103-104, 2010).

 

Le vainqueur d'un grand Tour ne fournit pas toujours un effort maximal à chaque étape de montagne. Il doit gérer son effort sur les 3 semaines de course, s'adapter aux circonstances de course et au niveau de ses concurrents. Nibali a probablement produit son effort maximal lors du contre la montre de Polsa. A Jafferau, sa performance se rapproche de la courbe rouge. Pour les Tre Cime di Lavaredo, il y a certainement un effet de l'altitude, il ne dépasse pas les 6 w/kg pour un effort de 14 minutes. A l'Altipiano del Montasio et au Télégraphe, il a fait le choix de rester avec ses adversaires.

 

Nibali est sur ce Tour d'Italie en moyenne à 415 watts étalon sur les derniers cols. C'est un niveau de performance équivalent à ce qu'il a réalisé au Tour de France 2012 avec Wiggins et Froome. Sur le Tour d'Espagne 2012, Rodriguez, Contador et Valverde se situaient à 420 watts.

 

Le meilleur Français de la course au classement général Francis Mourey, 20ème, a effectué une course courageuse mais sans pouvoir développer plus de 360 watts de moyenne en puissance étalon (5,23 w/kg pour lui) sur les derniers cols des étapes.

 

Rappel sur la méthode employée

La puissance étalon 78 kg avec vélo correspond à celle d'un coureur témoin placé au cœur de la course qui pèse 70 kg au moment de gravir le dernier col. Il s'agit d'un indice de performance en watts. La puissance étalon divisée par 70 est aussi le rapport w/kg pour ce coureur de 70 kg.

 

La masse corporelle des coureurs n'est pas connue avec assez de précision pour estimer la puissance réelle absolue. En revanche, le rapport w/kg est proposé en plus de la puissance étalon car sa précision est meilleure que la puissance absolue et qu'il est un critère très utilisé par les coureurs et les entraîneurs. Attention au fait que le rapport w/kg en cyclisme n'est pas parfaitement corrélé avec la vitesse de déplacement dans les montées.

 

La validation de la méthode a été réalisée en comparant les valeurs issues de capteur de puissance avec celles estimées.

 


Frédéric Portoleau est ingénieur en développement de logiciels embarqués pour l'aéronautique. Il est co-auteur avec du livre "Tous dopés ? La preuve par 21" :

 

Dans ce livre, la même méthodologie a été appliquée pour analyser les performances de 21 coureurs majeurs des Tours de France depuis les années 80. De même les principales courses à étapes du début de la saison 2013 sont décryptées.

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Commentaires : 2
  • #1

    Achimogata (mercredi, 12 juin 2013 07:52)

    Bonjour,
    La question a déjà du être souvent posée mais je n'ai pas la réponse :
    Entre Indurain qui avait environ 86 kg de masse totale à hisser et un coureur qui en avait 68 (60+8), la limite de 410 W sur 20 mn ne signifie pas la même chose. 410 W pour une masse étalon de 78 kg c'est pour simplifier environ 361 W pour une masse de 68 kg et 448 W pour une masse de 86 kg.
    N'est-ce pas trompeur de mettre dans un même tableau des morphologies éventuellement différentes ?
    Pourquoi ne pas faire les calculs avec les poids "réels" des coureurs, même à quelques kilos près ?
    Cordialement
    CJ

  • #2

    tomtomboonen (jeudi, 20 juin 2013 16:37)

    Que doit'in en conclure ?
    Nibali ne dépasse pas le seuil suspect ?

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